Vampire légendaire, à la fois cruel et raffiné, incarnation du mal absolu, Dracula n’a cessé d’exercer depuis plus d’un siècle une forte fascination sur nombre d’écrivains et de cinéastes. A l’origine de sa notoriété, le roman éponyme du romancier anglais Bram Stoker qui présente l'histoire du comte Dracula, un vampire qui se nourrit du sang de ses victimes. L’action se déroule au XIXème siècle en Transylvanie, le pays d’origine de Dracula, et en Angleterre. Chef d’œuvre de la littérature fantastique, "Dracula" est aujourd'hui considéré comme l’œuvre majeure de Stoker.

               Ce roman de Stocker s’inscrit plus précisément dans la lignée du roman néogothique et de son précurseur, le roman gothique. Ce dernier a inspiré à l’auteur les éléments qui composent le décor : le château en Transylvanie, les forêts sombres, les situations ou encore les personnages, dont le vampire l'un des thèmes de prédilection de la littérature gothique. Cependant, d’autres éléments ont eu une influence considérable sur la construction du personnage central du roman. En 1888, la société londonienne vit dans un climat de terreur. Les meurtres commis par Jack l'Éventreur jettent une ombre sur la fin de l'époque victorienne caractérisée par le conservatisme. Particulièrement bouleversé par ces crimes, Stocker va s’intéresser de près à Jack l'Éventreur. Il s’en inspire à la fois pour façonner son comte Dracula et pour remettre en question les tabous et les codes de toute une époque.

               Si le mythe de Dracula est né en Angleterre, son nom et son goût pour la cruauté ont été empruntés au voïvode valaque Vlad Țepeș (l’Empaleur), Drăculea, qui dans le roman de Stocker ne serait autre que le comte vampire. Afin de rendre son récit au plus près de la réalité, l’auteur a puisé dans les sources historiques et folkloriques. Ainsi, dans l’imaginaire collectif, Drăculea est identifié à jamais au comte Dracula, tout comme la Transylvanie est associée aux vampires et aux morts-vivants.

Vlad Tepes
Portrait de Vlad Țepeș (l’Empaleur), datant du XVe siècle. Exposé au château d'Ambras (Autriche)

               Mais que dit la réalité historique ?

              Vlad III (1431-1476), dit Țepeș, était le fils de Vlad II et le petit-fils de Mircea Ier l’Ancien, tous les deux princes de Valachie. Ennemi des Turcs auxquels il infligea plusieurs défaites au cours de son règne, Mircea conclut vers la fin du XIVème siècle un traité d’alliance avec le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, reconnaissant la suzeraineté de la couronne magyare. En échange, le roi lui octroya plusieurs fiefs en Transylvanie. Au Moyen Age, la coutume voulait que les jeunes princes accomplissent leur éducation à la cour d’un puissant seigneur. Mircea envoya donc son fils, Vlad, à la cour du roi Sigismond ; il y épousa une jeune femme issue de la noblesse. Le futur Vlad III naquit à Sighişoara, en Transylvanie, en 1431 dans la maison au cerf.

02 restaurant casa vlad dracu draculas childhood homeLa Maison au cerf à Sighisoara (Roumanie)

                La même année, 1431, le futur Vlad II se voit octroyer de la part de Sigismond de Luxembourg l’Ordre du Dragon, ordre chevalier fondé par le Saint Empire germanique et destiné à combattre les Turcs et à défendre l’empire et la foi catholique. Son symbole est le dragon et ses saints patrons Saint Georges et l’Archange Michel. De retour en Valachie, Vlad est surnommé par ses boyards, Dracul dragon en vieux roumain, en souvenir du prestigieux ordre dont leur prince a été distingué. Plus tard, Vlad II accole lui-même ce surnom à son nom dans les textes officiels et fait figurer un dragon sur son sceau et son blason. Dès la moitié du XVème siècle, les sources byzantines nomment Vlad II et ses descendants Dracules ou Dragulios (les Dragons). Mais le mot drac qui désigne le dragon a un autre sens, beaucoup plus répandu, qui signifie diable. De ce fait, le peuple qui n’a pas connaissance de la vraie raison du surnom attribué au prince, l’associe au Diable en faisant ainsi un sobriquet.

               Suite à l’échec des croisades organisées vers le milieu du XVème siècle et à l’avancée des turcs en Europe, Vlad II Dracul change de politique. En 1442, il envoie son fils Vlad et son jeune frère Radu comme otages au sultan Murad II en signe de soumission. Leur captivité à Andrinople prend fin en 1448. Accompagné de contingents ottomans Vlad rentre en Valachie et s’empare du trône, en vengeant son père, assassiné un an auparavant par le clan rival des Dăneşti.

               L’histoire médiévale de la Valachie est marquée par la rivalité entre le clan des Dăneşti et des Drăculeşti, alimentée par l’acte de trahison du roi hongrois et de l’Ordre du Dragon par Vlad II Dracul suite à sa soumission envers le sultan. Descendant du même ancêtre, le père de Mircea l’Ancien, ce qui leur confère le droit au trône, les deux clans vont se livrer une bataille sans merci pour le pouvoir. Ayant recours aux intrigues et à l’assassinat, ils ne vont pas hésiter à s’allier tour à tour avec les Hongrois et les Ottomans. Le règne de Vlad III ne fait pas exception. Arrivé au pouvoir avec l’aide des Turcs, Vlad est chassé deux mois plus tard par le prétendant du roi magyar. En août 1456, il s’empare de nouveau du pouvoir en renversant son adversaire.

               Afin de consolider sa position dans un contexte trouble marqué par la trahison, Vlad mène une politique autoritaire en éliminant ses adversaires. Le sobriquet d’Empaleur apparaît pour la première fois dans une chronique valaque datant du milieu du XVIème siècle, ce qui n'est pas sans lien avec son penchant pour le supplice du pal qu’il réserve à ses ennemis, aux rebelles, aux marchands saxons ou aux turcs.

               Vlad traverse à plusieurs reprises les Carpathes. Sa première campagne en Transylvanie en 1457, où il possède des fiefs octroyés par Sigismond de Luxembourg à son père, est dirigée contre les commerçants qui refusent de respecter les accords commerciaux. Lorsque les marchands soutiennent au trône un prétendant issu du clan des Dăneşti, la vengeance de Vlad est terrible. Particulièrement choqués par les méthodes employées par le prince valaque, les chroniqueurs saxons dressent de Vlad l’Empaleur le portrait d’un bourreau diabolique, buveur de sang dont le règne est sans pitié. Toujours surnommé Drăculea, en vertu de son appartenance au clan des Drăculeşti, les chroniqueurs ont sciemment entretenu l’ambiguïté autour du double sens du mot drac, afin d’accentuer sa cruauté. Pour se protéger des représailles en provenance de Transylvanie, Vlad III fait construire par ses prisonniers politiques la forteresse Poienari sur les ruines d’un ancien avant-poste.

cetatea poenariLes ruines de la forteresse Poienari édifiée par Vlad III l’Empaleur non loin de la rivière Argeş

                Si au début de son règne Vlad bénéficie du soutien ottoman, il ne tarde pas à se retourner contre eux. En 1462, il lance une campagne au sud du Danube ce qui provoque la colère du grand Mehmed II qui décide d’organiser une incursion punitive. Vlad l’Empaleur n’a pas d’autre choix que de se retirer en brûlant les champs et en empoisonnant l’eau des fontaines. Arrivé à Târgovişte, la capitale de la Valachie, le sultan découvre avec horreur un spectacle d’épouvante qui sera évoqué par Victor Hugo dans "La Légende des siècles" ; des milliers de pals sur lesquels se dressent les corps de prisonniers turcs. Vlad s’enfuit en Transylvanie, où il espère obtenir l’aide du roi Mathias Corvin. Capturé par les autorités de la ville de Braşov, il est livré au roi qui l’emprisonne à Buda. Libéré au bout de 12 ans, Vlad rentre à Bucarest et s’empare du trône que son frère, Radu soutenu par les Turcs a abandonné. Son troisième règne prend fin quelques mois plus tard, en décembre 1476 lorsqu’il est tué et sa tête envoyée au sultan.

                Selon la légende, Vlad l’Empaleur fut assassiné dans l’église du monastère Snagov, près de Bucarest, où il s’était réfugié et il fut enterré près de l’entrée, sous son seuil, afin que tout le monde marche sur sa tombe.


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Le monastère Snagov, à quelques kilomètres de Bucarest, où fut enterré Vlad l’Empaleur.

Ecaterina P.


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